Les médias et l’avenir du journalisme : un rapport à lire absolument

Cela peut paraître à la limite du futile, alors que viennent de survenir ces nouveaux attentats à Bruxelles, de continuer de parler ainsi de l’avenir des médias. Mais justement : alors que toutes sortes d’informations biaisées, ou même carrément fausses, peuvent circuler plus que jamais, servir à manipuler l’opinion et être mise au Rapport-imageservice de diverses idéologies, les moyens qu’aura le public pour s’informer sont plus importants que jamais.

Dans un récent billet, je parlais du fait que les médias sont un type d’entreprise pareil à nul autre… et qui connaît de sérieuses difficultés après avoir longtemps prospéré. Et quelques jours plus tard à peine, paraissait un document, produit par le Forum des politiques publiques du Canada (Canada’s Public Policy Forum), et intitulé « Does serious journalism have a future in Canada ? » Il a été réalisé et rédigé par Madelaine Drohan, journaliste chevronnée, correspondante pour The Economist, après avoir été, entre autres, correspondante à l’étranger et chroniqueuse pour le Globe and Mail. Elle y a interviewé quantité d’acteurs et de penseurs liés au domaine des médias, dans l’ensemble du Canada. Dont, ici au Québec, Catalina Briceno, du Fonds des Médias du Canada, Bruno Boutot, mon ancien rédacteur en chef chez Infopresse, aujourd’hui consultant et grand expert en matière de médias et de communautés… et moi-même, cela me fait bien plaisir de le dire.

Je vous recommande instamment de le lire: la version pdf est facilement accessible ici. Si vous ne travaillez pas dans le domaine des médias, vous aller y retrouver un excellent tour d’horizon des problèmes avec lesquelles se débattent les médias, depuis maintenant plusieurs années; et aussi, une idée des répercussions sur la société en général. Car, rappelez-vous : les médias, plus que jamais, cela nous concerne tous. Et, si vous travaillez dans le domaine des médias, vous allez y retrouver une excellente synthèse des enjeux cruciaux, dont on parle tant, et depuis un bon moment, ces temps-ci : la dynamique des médias en ligne; l’erreur de la gratuité; la perte des revenus publicitaires au profit des nouveaux géants techno tels Google et Facebook; le problème que représente, pour les entreprises médias, le fait de se retrouver à la merci de ces géants techno, pour la diffusion de leurs contenus; la dynamique liée aux contenus commandités, avec tous les débats que cela génère au sein des médias; les problèmes liés au fameux « journalisme multitâches »…

Je reviendrai sûrement sur le contenu de ce rapport, entre autres pour m’entretenir avec Madelaine Drohan, pour avoir ses réflexions, maintenant qu’elle a pu prendre un certain recul face au contenu. Mais pour l’instant, je m’attarde à quelques aspects et quelques citations qui m’ont particulièrement frappées.

Un modèle brisé. Citation de Alan Freeman, ancien journaliste du Globe and Mail, qui est maintenant à l’université d’Ottawa : « Les gens achetaient rarement un journal uniquement pour les nouvelles. Ils voulaient magasiner une voiture, voir les résultats sportifs ou se trouver un emploi. Et maintenant, on leur demande de payer, pour les nouvelles .» (« People rarely bought a newspaper just for the news, it was an add-on. They wanted to buy a car, see the sports scores or find a job. Now we’re asking them to pay just for news. ») Cela revient à ce que je disais dans mon dernier bNews-Changement-Imageillet : dans les journaux, les sections « tourisme », les cahiers « Sortir », les sections Mode et beauté, les cahiers « habitation », et divers autre contenus du même genre, servaient en quelque sorte à payer la couverture politique, les enquêtes et la couverture internationale. Et les lecteurs avaient pris l’habitude de se diriger vers les journaux, en sachant à la fois qu’ils trouveraient une part de contenus divertissants et attrayants, mais aussi des informations moins « faciles », dont ils savaient qu’elles étaient néanmoins importantes à savoir. Et aujourd’hui, ce modèle est brisé.

Deux tableaux qui frappent : le premier (en page 4) recense les principaux producteurs de contenus d’information en ligne au Canada. On y retrouve entre autres, CBC –Radio-Canada, Canoe, Météomédia/Weather Network (!), puis tous les principaux joueurs médias, dans des proportions qui vont de 1,5% à 8,5%. Le deuxième tableau (en page 5) résume qui récolte les contenus publicitaires en ligne. Et les deux entreprises qui arrivent en tête… ne sont pas dans le premier tableau. Elles ne produisent AUCUN contenu : il s’agit de Google (avec 50% des revenus!), puis de Facebook, avec 14%. Qu’est-ce qu’on attend pour mettre en place des mécanismes afin d’obliger ces entreprises à payer des compensations, d’une façon ou d’une autre, pour les contenus dont elles profitent? Ça se fait déjà eu Europe pour Google, comme j’en avais déjà parlé. Pourquoi pas ici ?

Donner les contenus ! Mais à quoi on pensait ? Il y a, dans ce rapport, une petite fenêtre sur la genèse d’un problème avec lequel les médias sont encore en train de se débattre : la fameuse gratuité. J’avais oublié qui au juste avait ouvert cette boîte de Pandore, et comment. Il semble que ce soit Reuters qui, au milieu des année 90, avait passé, avec Yahoo, une entente qui est devenue une sorte de « template » pour tout ce qui allait suivre : donner du contenu aux entreprises émergentes sur internet, en se disant qu’on allait bénéficier de cette diffusion accrue, et récolter des revenus publicitaires en conséquence. Or dans les faits, ce sont les nouvelles plateformes qui ont bénéficié de ces contenus, qu’elles n’avaient pas besoin de payer pour créer. Quant aux revenus publicitaires que cette diffusion devait générer… Comme le souligne Bruno Boutot, mon ancien collègue chez Infopresse qui fait partie des interviewés, on attend encore.

Les dangers de Facebook. Non, Facebook et les autres ne sont pas forcément des gros méchants qui se sont donnés pour mission de détruire les médias. Mais ça n’augure pas forcément mieux pour autant. Méditons sur cette citation de Matthew Ingram, journaliste chevronné en la matière: « Ma crainte n’est pas que Facebook essaie de détruire les entreprises de médias. Ma crainte, c’est qu’il les détruise accidentellement, en faisant plein d’autres choses.» (“My fear is not that Facebook is trying to destroy media companies. My fear is that it will do it accidentally while it is doing other things.”

Les pièges du multitâche. Le temps utilisé auparavant par le reportage et la compréhension est maintenant mangé par la production. Comme le dit un ancien correspondant parlementaire: « Les journalistes qui s’employaient à extraire de l’information importante de la part des ministres, sont maintenant occupés à installer eux-mêmes le trépied. C’est efficace en termes comptables, mais c’est au détriment de travailler à découvrir ce qui se passe vraiment.» Madelaine Drohan poursuit à cet égard: «When time is at a premium, other parts of the job inevitably fall by the wayside, like the research required for accuracy, context and balance. Journalists and their editors are tempted to avoid harder, longer projects that require both money and time in favour of quick and easy hits. They are more inclined to put opinion over facts.»

Des mea-culpa. À travers tout ça on voit, dans le document, quelques mea-culpa qui se font… et d’autres qui seraient à faire. Les organisations médias, et les journalistes qui en font partie, se sont montrés singulièrement peu ouverts à adopter de nouvelles façons de faire. On voit par exemple le dirigeant de Vice Canada, Patrick McGuire, souligner que « les jeunes se préoccupent bel et bien de l’actualité. Il faut seulement en traiter dans un langage qui les rejoint. » Une chose que les journalistes et les organisations médias n’ont pas beaucoup réussi à faire, c’est de prendre en compte la possibilité qu’a maintenant le public de participer aux contenus… et les attentes qu’il a en conséquence. Comme le dit Matthew Ingram: « News is not just a product anymore. People are looking for a service and a relationship of some kind.” Ce à quoi les médias, et les journalistes, se sont montré singulièrement peu réceptifs jusqu’ici. John Stackhouse, ancien rédacteur en chef du Globe and Mail, emploie une bonne analogie: « We were the theatre troupe that preferred audiences stay off the stage.” Et encore aujourd’hui, comme le souligne Madelaine Drohan, pas grand-chose n’indique que le besoin de donner à l’auditoire son rôle sur le stage ait fait son chemin parmi les gens de médias…

Plusieurs journalistes interviewés ont fait état semble-t-il, des difficultés qu’ils rencontrent quand ils veulent innover au sein des entreprises… Et je suis sûre que c’est vrai. Et j’ai, quant à moi, soulevé cet aspect de façon plus globale encore : les journalistes en général – et pas seulement les patrons – se sont souvent montrés, à travers tout ça, étonnamment réfractaires et lents à comprendre les changements (et encore plus, il va sans dire, à y réagir et à s’y adapter). Ce qui est quand même étonnant, dans une profession qui demande justement d’être au fait des tendances qui façonnent la société, de les comprendre et de les interpréter. En fait, c’est comme s’il y avait souvent deux comportement extrêmes : foncer tête baissée dans certains cas, sans grand discernement, et au nom de l’urgence de changer, et, à l’opposé, faire l’autruche dans de nombreux autres cas, et refuser une souplesse de plus en plus nécessaire, et refuser de remettre en question certaines façons de faire qui ne sont plus viables.

Encore une fois, le rapport mérite d’être lu au complet. Il y a là plusieurs sujets qui sont vraiment dans l’air du temps, et sur lesquels je vais revenir éposiquement, dans les prochaines semaines.

Pour l’instant, qu’en pensez-vous ? Quels sont les aspects qui, déjà, vous frappent ?

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