Humoristes et liberté d’expression : réflexions pour les journalistes

Une chose m’a frappée, dans certaines chroniques et commentaires que certains journalistes ont fait, dans le débat sur la liberté d’expression qui a suivi le retrait du sketch Mike Ward/Guy Nantel au dernier gala des Olivier. Plusieurs s’en sont pris à « l’enflure » verbale autour de toute cette histoire , et à l’ampleur qu’elle a pris, en culminant par tous ces humoristes qui sont montés en masse sur la scène, arborant un bâillon plan marqué d’un « X » rouge. Arrêtez un peu de vous poser en grand martyrs de la liberté d’expression , ont dit certains, en substance : avez-vous seulement idée de ce que veut dire la censure réelle, dans des pays où la liberté d’expression n’existe pas? Il y en a eu plusieurs pour déplorer qu’on n’aie pas vu une semblable mobilisation de l’opinion publique autour de la cause de Raif Badawi, ce blogueur saoudien dont la famille vit au Canada, emprisonné depuis 2012 en Arabie Saoudite, et qui a été condamné à 600 coups de fouets et sept ans de prison en raison de ses écrits.

Humoristes
Les humoristes ont dominé le débat sur un enjeu important: les journalistes sont-ils jaloux ?

Et ok, c’est vrai que c’est  un peu fort de crier à la « censure », et qu’il faut remettre les choses en perspective. Certains humoristes, entre autres Martin Matte, se sont d’ailleurs empressés de le souligner. Mais je trouve aussi que, comme journalistes, on manque singulièrement de perspective à bien des égards aussi.

Premièrement, pour ce qui est de l' »enflure verbale »: honnêtement, journalistes et
commentateurs ne donnent pas non plus leur place, et ont singulièrement peu de leçons à donner à cet égard… On dirait qu’ils sont avant tout frustrés de voir leur rôle habituel usurpé par les humoristes. « Quoi, qui sont-ils ceux-là , pour se mêler de parler d’enjeux aussi importants que la liberté d’expression?  » Quelle drôle d’attitude, quand on y pense. Ne devrait-on pas plutôt se réjouir du fait que le sujet récolte tout à coup autant d’attention ? Profiter de ce que les humoristes sont arrivés à faire?  Reprendre la balle au bond, capitaliser là-dessus? En impliquant des humoristes là-dedans et, pourquoi pas , en s’inspirant de leur façon de rendre plus accessibles et attrayants des sujets compliqués?

Oliver-Stewart
John Oliver et Jon Stewart: matière à réflexion…

Regardons seulement, aux Etats-Unis, le succès d’émissions comme The Daily Show  et Last Week Tonight. Il y a eu plusieurs commentateurs médias pôur souligner que, c’est désormais là que le public plus jeune tire l’essentiel de son information sur l’actualité et la politique, plutôt que dans les émissions d’affaires publiques « classiques ».  Ce sont des humoristes comme Jon Stewart, John Oliver et Trevor Noah qui, souvent, arrivent à rendre concrets et accessibles des sujets à la fois complexes et importants. Je ne vais donner qu’un exemple ici: en matière de médias, je n’ai vu nulle part mieux exposé le débat au coeur de l’épineuse question de la publicité « native » et des nouvelles formes de publicité, que dans ce clip, par ailleurs hilarant, de John Oliver:

Alors, comme journalistes, qu’est-ce qui nous importe davantage ? Amener les sujets et les débats importants dans l’œil du public, par tous les moyens possibles? Ou défendre nos prérogatives et préserver nos tribunes?

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