Réflexion médias sociaux : Facebook et la « chaîne de lettres » 2.0

On a vu, au début de cette semaine, de multiples usagers de Facebook publier un statut qui prévenait que Facebook allait bientôt modifier ses conditions de confidentialité, et enjoignait les usagers à publier le statut suivant:

«Je ne donne pas à Facebook la permission ni l’autorisation d’utiliser mes images, mes informations ou mes publications, tant du passé comme du futur, les miennes ou celles où j’apparais. Par cette déclaration, je donne mon préavis à Facebook qu’il est strictement interdit de divulguer, copier, distribuer, donner, vendre mes informations, photos ou prendre toutes autres actions contre moi sur la base de ce profil et/ou de son contenu. Le contenu de ce profil est une information privée et confidentielle. La violation de la vie privée peut être punie par la loi (UCC 1-308-1 1 308-103, le statut de Rome et autres lois canadiennes). (..) Si vous ne publiez pas une déclaration au moins une fois, vous aurez donné l’accord tacite permettant l’utilisation de vos photos, ainsi que les informations contenues dans les mises à jour d’état de profil. Ne pas partager. Vous devez copier et coller ».

C’est loin d’être la première fois que ce genre de statut surgit sur le fil Facebook. Mais il semble avoir pris ces jours-ci une ampleur particulière. En plus du statut lui-même, on a rapidement vu se multiplier les démentis.

FB-vieprivée

Puis, sont arrivées les parodies. Voici un échantillon:

-Un post créé par je ne sais qui (mais de toute évidence en France) et qui a beaucoup circulé: «Facebook va devenir payant à partir de février 2080. Si tu te mets à poil avec une plume dans le cul et que tu danses sur la table la Macarena en chantant « I’m sexy and I know if », David Guetta déguisé en schtroumpf sonnera à ta porte pour t’annoncer que Facebook sera gratuit pour toi. Si tu ne transfères pas ce message, un dinosaure rose à pois verts moustachu avec une crête orange viendra te sodomiser avec du gravier multicolore de chez Castorama! Donc, voilà… Dans le doute, je transfère. »

-Mon amie et ex-collègue Sophie Lachapelle a écrit: «Par la présente, j’autorise Facebook, à partir d’aujourd’hui, à faire mon ménage de frigo, tondre mon gazon, arroser les plantes en mon absence et payer pour la réparation de mon climatiseur d’auto (un coup parti).»

-Le publicitaire Jacques Labelle, co-président de l’agence Taxi: «J’ai des boites de vieilles photos au sous-sol, de même que deux ou trois vieux cellulaires déchargés. Et je donne le droit à Facebook de les utiliser ou de m’en débarrasser. »

Et enfin, tout cela fait que, ces jours-ci, cette attrape-nigaud 2.0 a occupé une bonne partie du fil Facebook…

Pourquoi une telle ampleur? Voici quelques raisons que j’y vois, et les réflexions que ça m’a inspiré.

 « Chaîne de lettres », version 2.0. À l’époque – quand même étonnamment pas si lointaine – où le courrier était la principale façon de donner des nouvelles, transmettre des vœux et acheminer des informations, on recevait régulièrement des lettres qui disaient entre autres des choses comme ceci: «Cette prière t’est envoyée pour te porter chance. L’original vient des Pays-Bas. Elle a fait neuf fois le tour du monde. La chance t’es envoyée. Il t’arrivera un événement heureux dans les neuf jours qui suivront la réception de ce message. Ceci n’est pas une plaisanterie. Elle t’arrivera par la poste. Envoie 20 copies de cette lettre à des gens qui ont besoin de chance…» Avec des menaces si on n’obtempérait pas: « Zorin Barrachilli a reçu cette lettre. Il ne l’a pas crue, et l’a jetée. Neuf jours plus tard, il est mort. Cette chaîne ne doit être interrompue sous aucun prétexte.» Donc, ça ressemble étrangement à ce qu’on voit circuler sur Facebook ces temps-ci. Ce qui change avec le support, bien sûr, c’est, à la fois, la vitesse avec laquelle ce genre de supercherie se répand, et l’ampleur que cela prend. Comme pour bien d’autres choses liées au réseaux sociaux, bien des phénomènes qui existaient déjà prennent une ampleur exponentielle. Dans ce cas-ci, c’est vrai à la fois pour la supercherie, et pour les démentis qui ne manquent pas d’émerger. Mais là aussi, rien de nouveau sous le soleil. Comme le dit une citation attribuée au célèbre écrivain et humoriste Mark Twain (il y a plus d’un siècle): « A Lie Can Travel Halfway Around the World While the Truth Is Putting On Its Shoes.»

Chambre d’écho. Il y a quand même quelques aspeçts qui changent. À commencer par  l’influence des réseaux, et du fameux algorithme de Facebook. Ainsi Pierre St-Arnaud, journaliste à l’agence La Presse canadienne, observait : «Tu sais que t’as une communauté d’amis journalistes quand ton fil FB contient un ou deux avertissements comme quoi FB va faire telle ou telle niaiserie et à peu près 150 avertissements comme quoi l’histoire est fausse 😉. » Ce à quoi j’ai répondu : idem pour moi. Et donc, en plus d’un effet exponentiel, on a un effet de vase clos; le  fameux « echo chamber » auquel bien des observateurs ont déjà fait référence. Avec la conséquence suivante: ceux qui se retrouvent le plus, et le plus vite, exposés aux mises en garde, sont ceux qui sont déjà plus instruits et avertis. Tandis que les plus credules se retrouvent plus que jamais exposés aux supercheries, sans le bénéfice des mises en garde… Autrement dit, ceux qui auraient le plus besoin d’un certain type de contenu sont ceux qui le reçoivent le moins. C’est un des effets pervers des réseaux de connaissances, qui se retrouve encore amplifié par la dynamique des algorithmes.

« Silly season » 2.0. Dans le monde du journalisme et des médias, on parle de « Silly season » (littéralement, « la « saison bête ») , pour désigner les périodes où il ne se passe pas grand-chose dans l’actualité… et où, par conséquent, des sujets anodins, voire triviaux, finissent par prendre pas mal d’espace. On emploie aussi, parfois, l’expression « slow news day », c’est-à-dire des moments où l’actualité roule ainsi au ralenti. Et, alors qu’on a souvent reproché aux médias d’enfler ainsi certains sujets hors de proportion, c’est quand même drôle de voir que la même chose se produit avec un réseau comme Facebook, alors que l’actualité est, pour ainsi dire, entre les mains du public: on se retrouve avec un sujet, anodin, qui en plus est une supercherie, et qui prend une importance démesurée. Et donc, on a beau dire pour bien des choses « c’est la faute aux médias»… Dans ce cas-ci on se rend compte que, quand on dépend des réflexes du public, le même genre de phénomène finit par se reproduire.

Que faut-il conclure de tout cela ? Je ne sais pas… Vous, qu’en pensez-vous ?

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