Journalistes en congrès… et en vase clos

Depuis quelques années, chaque fois que je reçois le programme du congrès de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), j’ai l’étrange impression d’être ramenée 30 ans en arrière, malgré quelques concessions aux nouvelles technologies et à la réalité numérique. C’est encore la même chose pour le congrès de cette année, qui se déroule ce week-end. Oui, bien sûr, on va parler de façons de « combattre le spin, version 3.0»; de données ouvertes, de « la revanche des jeunes »… Mais, même si un atelier s’intitule « Parce qu’on est en 2016» (sur le faible nombre de femmes aux postes de direction), on a bien peu l’impression, justement, d’être en 2016.

fpjq-congres-2014Les autres sujets traités comprennent la couverture du terrorisme, le bien-fondé d’accorder ou non l’anonymat à ses sources, les communications gouvernementales sous le gouvernement Trudeau, la vulgarisation scientifique, le conflit d’intérêts…

Rien sur la crise majeure que traversent les médias en ce moment. Rien, par exemple, sur la mise en vente, par Rogers, de L’actualité et Châtelaine. (Vous rendez-vous compte? C’étaient de véritables piliers dans le paysage médiatique, on les voyait comme immuables. Aujourd’hui, on ne sait pas ce qui va leur arriver). Bien sûr, la nouvelle de la mise en vente est tombée après qu’on ait décidé le programme de ce congrès. Mais le contexte qui y a mené existe, lui, depuis un moment. Rien sur ce qui se passe à The Gazette, le plus ancien quotidien de Montréal, pendant longtemps une source constante d’articles fouillés et de remarquables enquêtes,  et qui est devenu l’ombre de lui-même.

Rien sur toute la dynamique liée aux médias sociaux. Alors que, pour une quantité importante de gens, la première porte d’entrée pour l’info s’appelle Facebook. Facebook, que les algorithmes contribuent à transformer en « chambres d’échos », où les gens vont davantage pour se conforter dans leurs propres opinions que pour s’informer.

affiche-fpjqRien sur tout ce qui a entouré l’élection de Trump : désinformation; dénigrement des médias, qu’on a assimilés à une élite déconnectée et « corrompue»… Et sur le fait que les média, oui, se sont révélés bel et bien déconnectés de la réalité des gens. Ces gens auxquels on est supposé s’intéresser, qui sont à la fois notre public, notre marché et notre raison d’être… Comment a-t-on pu se tromper à ce point ? Bien sûr, l’élection présidentielle est récente, mais l’ascension de Trump est entamée depuis un moment, et cette dynamique était déjà bien en place.

Et, comme toujours, pas grand-chose qui rejoigne les journalistes qu’on dit « indépendants ». Les travailleurs autonomes, quoi. Alors que, d’une part, la montée du travail autonome est un des bouleversements majeurs vécus dans le monde du travail en ce moment, et dans la société en général. Alors, aussi, que le travail autonome, sinon la précarité et les contrats successifs – et quand même, dans certains cas, l’entrepreneuriat-sont le lot d’un nombre grandissant de journalistes. Mais non : chaque année, le congrès semble n’avoir été pensé et conçu que pour ceux et celles qui ont une job salariée, dans une entreprise dûment établie ou une société d’État.

Je pourrais continuer encore. Mais je pense que vous comprenez l’idée. Oui, le programme fait de nombreuses concessions aux nouvelles réalités. Mais c’est justement de cela qu’il s’agit: des concessions. On plaque quelques nouvelles réalités, sur une toile de fond dont on semble essayer de se faire croire qu’elle n’a pas changé.

On continue de faire comme si les médias, tels qu’ils sont depuis des décennies, étaient encore la principale source d’information pour les gens. Comme si on était encore vus comme importants et crédibles. (Ce n’est hélas plus le cas, et on a un problème.)

Et puis, encore et toujours, on continue d’ignorer complètement tout ce qui a trait au fait que les médias sont une business. Oui, une business différentes de toutes les autres, comme je l’ai déjà écrit. Mais une business quand même. Dont le modèle d’affaires (ça, on le sait) est sérieusement compromis. Où est l’argent, maintenant? Quelles opportunités existent aujourd’hui pour les journalistes qui, malgré tout, détiennent une compétence rare et recherchée, à savoir celle d’intéresser et d’engager un auditoire? (Et alors que les modèles publicitaires traditionnels s’effondrent eux aussi, et que les marques s’arrachent les cheveux pour voir comment rejoindre leur public?) Et comment, avec tout ça, rentabiliser l’information, l’enquête, les contenus plus controversés, auxquels les marques ou les sociétés d’État sont réticentes à s’associer ?

Autant de questions importantes, sur lesquelles on aurait l’opportunité de débattre chaque année. Autant de chances que, encore une fois, on laisse passer. Dommage.

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Un commentaire

  1. Comme beaucoup d’observateurs extérieurs, j’ai été déconcerté par la couverture médiatique « officielle » de la dernière campagne électorale présidentielle américaine… non seulement chez nos voisins américains, mais aussi, ici même, chez nous. J’ai traversé une quinzaine d’états américains au printemps dernier, en autocaravane, d’un camping à un autre, le long de la vallée de l’Ohio, de Pittsburgh à Saint-Louis, puis à travers les plaines de l’Ouest jusqu’à Santa Fe, et un retour, par le nord, de Cheyenne Wyoming jusqu’à Détroit, le long de l’autoroute I-80, pendant neuf semaines. À mon retour, en lisant les journaux, en écoutant les reportages à la télévision, je ne reconnaissais pas le pays que j’avais visité… j’en ai témoigné dans mon propre blogue, en juillet et le jour de l’élection.

    On méprise le « peuple », qui n’est pas si bête que ça, qui comprend peut-être mieux qu’on le croit, ce qui se passe dans le monde… pas nécessairement rationnellement, mais intuitivement.

    Il y a un sérieux examen de conscience à faire dans la profession. Non seulement sur un plan personnel, individuel, mais aussi collectivement. Le monde est en train de changer. Et vous me semblez le comprendre, mieux que les plus vieux ( comme moi ). Et ce monde ne cesse pas d’évoluer.

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