Bernard « Rambo» Gauthier et les médias. (Et les femmes.)

Il était attendu par tout le monde, avec « une brique et un fanal », comme on dit. En prenant la parole il a finalement réussi, contre toute attente, à mettre une bonne partie de l’assistance dans sa petite poche, et a été accueilli pratiquement en héros lors de son retour chez lui. On parle du passage il y a déjà trois ans, devant la commission Charbonneau, du militant syndical Bernard « Rambo» Gauthier, accusé d’intimidation.

Dimanche dernier, Gauthier est passé à Tout le monde en parle (suite au fait que, il y a quelques semaines, il a annoncé qu’il se lançait en politique). Son succès a été moins manifeste à prime abord, mais ce n’est pas étonnant. C’est dû à la formule même de l’émission : comme me l’a fait remarquer il y a déjà quelques années mon ami Jean-François Dumas (président de la firme Influence Communication), la formule de TLMEP se résume, ni plus ni moins, à celle d’un « dîner de cons». Bien sûr, on ne l’a jamais annoncé comme cela… Mais c’est un fait : on retrouve à peu près toujours un invité destiné en quelque sorte à être « le con» (ou le méchant) de service. Quelqu’un, dont on sait que, pendant son entrevue, les autres invités vont ostensiblement lever les yeux au ciel ou regarder ailleurs, tandis que, dans les salons, (de même que sur Twitter et Facebook) les télébernard-rambo-gauthier-3spectateurs vont pouvoir s’exclamer en chœur : « Non, mais ça se peut-tu !»

Il arrive que ce « con de service » réussisse à retourner la situation en sa faveur, et finisse plutôt par s’attirer la sympathie du public. Dans un tel cas, ça émerge assez souvent a posteriori, au fil des réactions sur les médias sociaux d’abord, et dans les médias ensuite. C’est ce qui s’est produit, entre autres, avec l’ex-comédienne et créatrice de bijoux Caroline Néron : la carte remise par le « fou du roi » Dany Turcotte qui disait « n’avoir rien trouvé de beau » dans sa collection, a vite soulevé les protestations du public. Et tout cela lui a finalement généré beaucoup de publicité. Le Journal de Montréal, a même montré et décrit, sur une pleine page, une sélection de bijoux choisis dans sa collection.

Et donc, lors du dernier TLMEP, sur ce plateau de bonnes gens issus de milieux urbains, intellectuels et se décrivant comme résolument progressistes, on était manifestement prêt à se payer la tête de Bernard Gauthier, qui arrivait de la Côte-Nord avec ses gros bras et sa chemise à carreaux, précédé de sa réputation de gars mal embouché. Il a rempli son rôle à merveille, émaillant comme à son habitude son discours de nombreux sacres et d’expressions « colorées ». Le point d’orgue a été atteint lorsque, pour expliquer ce qui a motivé son saut en politique, Bernard Gauthier s’est lancé dans une description des BBQ entre amis, où les gars se mettent à discuter politique et, après sept-huit bières, sont tous « ministres de ci ou de ça», pendant que les femmes  vont parler ensemble « de leur linge » … Là, tout le monde a pu s’en donner à cœur joie et pousser les hauts cris, tant sur le plateau de l’émission que sur les réseaux sociaux, face au fait qu’il reléguait les femmes au fait de se limiter à des sujets futiles… Oh la brute! L’horrible macho qui ne comprend rien! «Rambo» venait de pleinement remplir sa fonction de paratonnerre à indignation. On en a eu des échos dans les médias dès le lendemain.

Sauf que… comme cela arrive parfois, on a vu par la suite un vent de sympathie envers Bernard Gauthier. Au point que, une série de chroniqueurs et éditorialistes, qu’il s’agisse de François Cardinal, Lise Ravary ou Mathieu Bock-Côté, sont venus tempérer les réactions d’indignation, et tenter de replacer les propos de Gauthier dans un certain contexte.

Que dit donc Bernard Gauthier, qui attire tellement l’attention? Il soulève des sujets qui préoccupent un grand nombre de gens, et d’une façon qui n’a plus sa place dans le discours médiatique prédominant et généralement accepté. Il parle d’inquiétudes face à l’immigration, étant donné les tensions qui y sont liées dans d’autres pays un peu partout sur la planète, et étant donné les problèmes de chômage qu’il observe chez lui. Il parle des problèmes des régions, dont on n’entend à peu près plus jamais parler. Il parle des absurdités gouvernementales et administratives de toutes sortes, en adoptant le point de vue du citoyen, d’une façon qu’on voit rarement poindre autrement. Oui, il se plante sur certains points (pour les chiffres qu’il a énoncé en lien avec l’immigration, par exemple). Il fait des erreurs de faits et de perspective, qu’il faut travailler à intercepter, ou à mettre en contexte. Quant à sa pauvreté de langage… je veux bien, mais honnêtement, je trouve au moins aussi déplorable toute la « bullshit » bureaucratique ou corporative, dont on se fait abreuver à cœur de jour. Et là, les gens ne s’y trompent pas : dans son discours, ils reconnaissent enfin des choses qui les concernent, et qu’ils ne retrouvent nulle part ailleurs.

Faut-il comparer Gauthier à Trump, comme certains sont portés à le faire? Certainement pas. Un Bernard Gauthier n’a rien à voir avec un Donald Trump. Ou une Marine Le Pen en France. Là où il y a des parallèles à faire par contre, c’est quant à ce qui se passe – et surtout ce qui ne se passe pas – entre les citoyens et les médias. Il y a toute une série de sujets qui sont ignorés, sinon carrément tabous chez les bien-pensants, et dans les médias « respectables», et se retrouvent donc uniquement discutés, soit par certains chroniqueurs qui ont fini par êtres étiquetés comme unidimensionnels et voués à la provocation, soit dans ce qu’on appelle la « radio-poubelle »… ou encore, bien sûr, sur les médias sociaux, entre gens de mêmes opinions, sans recul et sans mise en contexte. Il y a toute une classe de gens, qui n’ont pas forcément étudié longtemps pour commencer, qui bossent fort, essaient d’élever une famille et d’améliorer leur condition, tout cela en ayant l’impression de ne pas avoir grand contrôle sur ce qui peut leur arriver, et en se sentant très inquiets face à des grands courants qui les dépassent. C’est là-dessus que c’est appuyé un Trump pour se faire élire, ce qu’il a réussi malgré toutes les aberrations de son comportement, et toutes les faussetés qu’il ne cesse encore de débiter. C’est en tablant là-dessus que Marine Le Pen a réussi son ascension. Et, ah oui, c’est ce genre de courant qui a poussé les Britanniques à voter pour le Brexit.

On peut voir quelle erreur ont fait les médias, ailleurs, en se montrant tellement déconnectés des enjeux qui préoccupent les gens. De grâce, ne répétons pas la même erreur ici.

Les femmes et «leur linge»…

Au rayon des choses qu’on n’a pas le droit de dire, parlons un peu de cette fameuse citation de Gauthier qui a tellement indigné tout le monde, sur les filles qui «s’en vont parler de leur linge puis de toutes leurs patentes » pendant que les gars discutent politique. Sans blague, ça vous choque tant que ça? Vous allez me dire que ça n’arrive jamais, dans vos cercles d’amis et dans vos familles, d’avoir de voir s’opérer ce genre de séparation entre « les gars» et « les filles»? Eh bien moi, oui ! Un peu comme pour tout le reste, il faudrait apprendre à faire la différence entre la réalité qu’on imagine, et ce qui se passe pour vrai. Dans la réalité, c’est vrai que, ainsi que l’a dit Bernard Gauthier en parlant du milieu dans lequel il vit, «on ne voit pas beaucoup les femmes se mêler » de politique…

Et d’autre part, si les femmes se retirent ainsi de la conversation des hommes, ce n’est pas forcément parce que les questions liées à la politique ne les intéressent pas. C’est peut-être davantage parce qu’elles n’en ont rien à faire, de la façon dont les hommes en parlent entre eux. Qu’elles savent que, de toute façon, elles ne trouveront pas, dans cette conversation, quelque chose qui leur concerne et leur convient. Et, qu’elles ne trouveraient surtout pas le moyen de prendre leur place, dans ce type de conversation.

Et puis, de quoi on parlent d’abord les femmes entre elles? Des enfants, assez souvent. De la maison, du travail, et de la façon de concilier tout ça. De santé, parfois (pas d’abord la leur, mais celle de leurs enfants; et puis de leur conjoint.) D’éducation (parce qu’elles sont impliquées au premier chef dans celle de leurs enfants quand elles en ont). La santé, l’éducation : je ne sais pas si vous appelez ça des sujets futiles, mais pas moi…

Et puis, oui, les femmes parlent de « leur linge ». (Voilà d’ailleurs une expression que les Français fraîchement débarqués doivent trouver assez déconcertante : là-bas, le terme désigne les sous-vêtements, ou encore le « linge de maison », plutôt que les vêtements…) Mais bref, oui, on passe plus de temps que les hommes à parler de fringues. Et après? Vous voyez là de quoi avoir honte « en tant que femmes »? Pas moi. Tout le monde a besoin de s’habiller (et d’habiller sa famille). Oui, en général les femmes s’attardent davantage, pour elles-mêmes comme pour leurs familles, à ces questions : Qu’est-ce qui est beau? Quoi acheter? Qu’est-ce qui représente un bon rapport qualité-prix? Quand on y pense, la mode et les vêtements, c’est un immense pan de l’économie. Si on y ajoute les cosmétiques, c’est énorme. Et tout ça, par ailleurs, contribue à faire vivre des empires médiatiques… Pourquoi prend-on pour acquis que c’est futile? Parce que les hommes en ont décidé ainsi? Drôle de vision du féminisme ! Et pourquoi serait-ce plus futile que de parler de «chars», par exemple ? (Parce que, entre vous et moi, je soupçonne que Bernard et ses chums finissent par parler d’autre chose que seulement de politique.)

Bref, au lieu d’avoir honte des sujets qui nous intéressent, pourquoi n’apprendrait-on pas à s’y intéresser davantage, et autrement ? Se demander où et comment sont fabriqués les vêtements qu’on porte, par exemple. Se questionner sur ce qui est confortable et fonctionnel, en plus d’être beau. Se prononcer plus sur les « looks » qui nous conviennent. Et, en conséquence, questionner davantage certains édits quand aux supposés « musts » de telle ou telle saison… Et puis, tout ça n’empêche pas, tout comme Bernard et ses chums, de s’imaginer « ministre de ci ou de ça»… Mais à partir d’autres types de conversations, voilà tout.

 

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